vendredi 4 février 2011

Souvenirs du Tout-Monde, par Raphaël Confiant

Extrait :
"Edouard Glissant fait partie des trois écrivains (avec Aimé Césaire ou Frantz Fanon) qui ont réussi cette chose extraordinaire : faire exister la minuscule Martinique sur la carte du monde. Connaissez-vous la république autonome du Borchkhotorstan ? Non, je suppose. Elle est pourtant plus vaste que Cuba et plus peuplée que la Jamaïque et fait partie de la Fédération de Russie. Alors, Glissant, au début, m’intimidait. Jusqu’à ce que je découvre un grand…timide. En tout cas à l’oral d’où peut-être son élocution lente, voire hachée. A l’écrit par contre, sa parole est d’une majesté qui en impose. Je me souviens que lors du baptême du collège de Places d’Armes (Lamentin) à son nom, il avait souri lorsque, invité à prendre la parole, j’avais avoué avoir lu, à l’âge de 18 ans, trois pages de son fameux roman « La Lézarde » (Prix Renaudot 1958) et avoir refermé immédiatement l’ouvrage pour ne le rouvrir qu’à l’âge de trente ans. Pourquoi ? Parce que j’y avais découverte une écriture si puissante que je m’étais dis que si jamais je m’y enfonçais, si je continuais à lire l’ouvrage, jamais je ne pourrais devenir écrivain à mon tour. Cette écriture n’a jamais cessé de m’impressionner, même si, comme je l’avouais à Glissant, j’avais cessé de la comprendre. Autant ses essais me semblaient limpides, autant ses romans, à partir de « Malemort » (1975), m’ont paru de plus en plus hermétiques."

Article entier : Montray Kreyol

jeudi 3 février 2011

Fanon, par Edouard Glissant (1928-2011)






« L’exemple le plus significatif du Détour reste celui de Frantz Fanon. Immense et enthousiasmant Détour. J’ai rencontré un poète sud-américain qui ne se sépare jamais de sa traduction espagnole des Damnés de la Terre. N’importe quel étudiant noir américain s’émerveille d’apprendre que vous venez du même pays que Fanon. Il arrive que des années passent sans qu’il soit (je ne dis même pas son œuvre) cité dans la presse politique ou culturelle, révolutionnaire ou de gauche, de la Martinique. Une avenue de Fort-de-France porte son nom. C’est à peu près tout.


Il est difficile pour un Antillais d’être le frère, l’ami, ou tout simplement le compagnon ou le « compatriote » de Fanon. Parce que de tous les intellectuels antillais francophones il est le seul à être véritablement passé à l’acte, à travers son adhésion à la cause algérienne ; et cela même si, après les épisodes tragiques et concluants de ce qu’on est en droit d’appeler sa passion algérienne, le problème martiniquais (dont en l’occurrence il n’était pas responsable mais qu’il eut sans doute affronté s’il avait vécu) reste entier dans son ambiguïté. Il est clair qu’ici passer à l’acte ne signifie pas seulement se battre, revendiquer, déployer la parole contestante, mais assumer à fond la coupure radicale. La coupure radicale est la pointe extrême du Détour.
La parole poétique de Césaire, l’acte politique de Fanon nous ont menés quelque part, autorisant par détour que nous revenions au seul lieu où nos problèmes nous guettent. Ce lieu est décrit dans le Cahier aussi bien que dans Peau noire, Masques blancs : je veux dire par là que ni Césaire ni Fanon ne sont des abstracteurs. Les tracés de la Négritude et de la théorie révolutionnaire des Damnés sont pourtant généralisants. Ils suivent le contour historique de la décolonisation finissante dans le monde. Ils illustrent et démontrent le paysage d’un Ailleurs partagé. Il faut revenir au lieu. Le Détour n’est ruse profitable que si le Retour le féconde : non pas retour au rêve d’origine, à l’Un immobile de l’Être, mais retour au point d’intrication, dont on s’était détourné par force ; c’est là qu’il faut mettre en œuvre les composantes de la Relation, ou périr. »
Edouard Glissant (21 septembre 1928- 3 février 2011), Le Discours antillais (1981)
Biographie de l'écrivain sur le site Île en île (The City University of New York) 

Humeur : après l’annonce de sa disparition, ce midi, sur une des principales radios généralistes de son île natale, l’animatrice annonce que « toute l’équipe s’incline devant la mémoire d’Edouard Glissant ». Puis, sans transition, déboule une chanson carnavalesque. La Martinique est maintenant orpheline des 3 géants auxquels elle a donné naissance (Césaire, Fanon, Glissant), mais le carnaval de nous-mêmes continue de rouler. Pa ni pwoblèm…
Vidé... videz... vides... vide...

In Egypt and Tunisia the will of the people is not a hollow cliche


by Peter Hallward, The Guardian, Monday 31rst January 2011
From revolutionary France and America to modern north Africa, this is a concept that can topple governments

Extract :
"Around the same time, one of north Africa's most influential writers and activists, Frantz Fanon, conceived of political practice along comparable lines. The whole of Fanon's contribution to Algeria's liberation struggle (1954-1962) is oriented by a popular "will to independence", the "national will of the oppressed peoples", their "will to break with exploitation and contempt". The outcome of the Algerian revolution would be decided, he argued, by "the will of 12 million people; that is the only reality".
Rejecting all distraction through "negotiation" or "development", Fanon insisted on decisive action here and now – the goal was not to reform an intolerable colonial situation over an interminable series of steps, but to abolish it. The "fundamental characteristic of the struggle of the Algerian people", Fanon maintained, is suggested by their "refusal of progressive solutions, their contempt for the 'stages' that might break the revolutionary torrent, and induce them to abandon the unshakable will to take everything into their hands at once". The fate of their revolution depends on the people's "co-ordinated and conscious" participation in their ongoing self-emancipation.
In today's Tunisia and Egypt, as in 1950s Algeria, to affirm the will of the people is not to invoke an empty phrase. Will and people: rejecting the merely "formal" conceptions of democracy that disguise our status quo, an actively democratic politics will think one term through the other. A will of the people, on the one hand, must involve association and collective action, and will depend on a capacity to invent and preserve forms of inclusive assembly (through demonstrations, meetings, unions, parties, websites, networks). If an action is prescribed by popular will, on the other hand, then what's at stake is a free or voluntary course of action, decided on the basis of informed and reasoned deliberation. Determination of the people's will is a matter of popular participation and empowerment before it is a matter of representation, sanctioned authority or stability. Unlike mere "wish", if it is to persist and prevail then a popular will must remain united in the face of its opponents, and find ways of overcoming their resistance to its aims.
Whether it takes place in Tunis or Cairo, Caracas or Port-au-Prince, Athens or London, to ground political action in the will of the people is to reassert a collective capacity for deliberate and revolutionary transformation. As the people who are defying the governments of north Africa demonstrate, there are circumstances in which collective courage and enthusiasm can be more than a match for coercive state power. The cliche remains hollow until adopted in practice: "Where there's a will there's a way."

Le départ à la guerre


Peu après le départ clandestin du jeune Frantz à la Dominique, une révolte populaire renverse le régime autoritaire établi par l’amiral Robert en Martinique, relais du régime de Vichy. Frantz Fanon revient, pour s’engager immédiatement dans les Forces Françaises Libres fidèles au Général de Gaulle. Son meilleur ami, Marcel Manville, frère d’armes et compagnon de bien des luttes à venir, se souvient avec émotion des adieux de la mère de Fanon :
« Au moment du départ, sa mère, l’admirable Éléonore Fanon, m’avait dit, les larmes aux yeux et la voix cassée par l’émotion… ‘Marcel, tu es le plus grand, je te confie Frantz.’ Et moi, les sanglots dans la voix, j’avais quand même deux ans de plus que lui, de répondre (que faire d’autre ?) : ‘Je le promets, Mme Fanon, je prendrai soin de lui’. Je savais pourtant bien que ma protection serait dérisoire contre les balles ennemies. »
Fanon était, à 18 ans, le plus jeune de la troupe. L’exaltation du départ s’effrite rapidement dans les affres des premières désillusions, avant même de quitter l’île :
« Ainsi, en 1943, après notre ralliement volontaire à la France Libre, on nous tient des discours flatteurs : par notre engagement, notre petite Martinique participe à une lutte titanesque et nous sortirons de notre isolement ; nous allons participer à une entreprise glorieuse : libérer les peuples d’Europe asservis par Hitler, au nom de la supériorité racial !
Nous sommes pités comme des coqs !*
Et pourtant en 1943, au moment même de notre départ, nous, jeunes soldats volontaires, nous avions été trompés, une fois de plus, par le mensonge colonial initial. Voici les faits !
Quelques semaines avant la date de départ de ces troupes d’élite, nous défilions, musique en tête, dans toutes les rues de Fort-de-France pour raffermir davantage encore notre moral, mais surtout galvaniser le moral de nos familles et celui de l’ensemble du peuple martiniquais.
L’état-major avait accepté que, la veille de notre embarquement, nous ayons quartier libre pour aller embrasser nos familles aux quatre coins de l’île ; à minuit, nous devions tous rentrer au lycée Schoelcher transformé en cantonnement.
La cérémonie du départ, de l’adieu était annoncée pompeusement pour 9 heures du matin avec un programme précis : les camions militaires nous conduiraient sur la Savane** où il y aurait prise d’armes, discours officiel puis défilé dans toutes les rues de Fort-de-France. À 11 heures, nous nous rendrions au port, accompagnés de nos familles, de nos parents et de toute la foule massée sur notre parcours pour voir défiler les Antillais qui allaient parachever la défaite allemande entamée à Stalingrad par la victoire de l’armée soviétique…
Une fois de plus, la promesse ne fut pas tenue : sitôt rentrés à la caserne à minuit, nous étions embarqués clandestinement comme des malfaiteurs, des proscrits, des lépreux… La fête à laquelle les nôtres et nous-mêmes pensions avec une intense émotion n’eut pas lieu. Le peuple martiniquais avait envahi néanmoins la ville dès 6 heures du matin alors que nous étions embastillés sur l’Oregon. Plus tard, nous avons appris, par un communiqué laconiquement, que les autorités militaires avaient annulé le programme pour des raisons de sécurité, disposant un cordon sanitaire composé de gendarmes à 200m du bateau avec interdiction de communication. Notre déception et notre colère étaient à la mesure de notre fierté et de notre conviction ! Quel fossé entre les discours et les actes… »

Extraits de « Les Antilles sans fard », mémoires de Marcel Manville (L’Harmattan, 1992)

*En effet, avant les combats de coqs [traditionnels aux Antilles], les propriétaires de ces volatiles les caressant amoureusement en leur passant délicatement les mains sous leur plumage, sucent leur bec, leur parlent comme s’il s’agissait d’être humains en leur demandant d’être les meilleurs dans le combat dans les pitts [lieu où se déroulent les combats de coqs]. Cela s’appelle piter.
**Place arborée dans le centre de Fort-de-France

mercredi 2 février 2011

Tunisie, Egypte, Maroc, Yemen : La Révolution Arabe est en marche


mardi 1er février 2011 par la rédaction de Montray Kreyol


avec l'aimable autorisation de Raphaël Confiant.

L'effet domino des révolutions arabes...
Image : création de l’Egyptien @ZeinabSamir
Quelle que soit l’issue du soulèvement en Egypte, plus rien ne sera comme avant dans le monde arabe trop longtemps dirigé par des dictateurs et des satrapes. La fuite du président Ben Ali a, en effet, démontré aux masses arabes, qu’elles avaient le pouvoir de « déchouké » ceux qui l’oppriment et l’exploitent depuis des lustres, cela avec la complicité, active ou passive, de l’Occident soi-disant démocratique.

Car, tout un chacun, et d’abord en France, ancienne puissance coloniale de la Tunisie, savait que Ben Ali violait les droits les plus élémentaires de son peuple. Tout le monde savait que la famille Trabelsi, celle de Leila, la femme de Ben Ali, n’était qu’une mafia, une pieuvre, dont l’unique préoccupation était de s’enrichir scandaleusement sur le dos des Tunisiens. Pourtant, tout le monde, de Strauss-Khan à Sarkozy, de Delanoë à Bayrou, portait aux nues le prétendu « miracle économique tunisien » et la détermination du pouvoir tunisien à lutter contre les islamistes. Dans la presse française et occidentale, on ne cessait de vanter la laïcité de ce pays, le fait que les femmes y fussent libres etc…, toutes choses enclenchées par le président Bourguiba et non par celui qui l’avait déposé, son successeur, le triste sire de Ben Ali.

La Tunisie était devenu le Club Méditerranée de l’Europe (comme l’est aussi le Maroc) et personne ne trouvait rien à redire au fait que les journalistes y étaient régulièrement emprisonnés, que les grèves y étaient réprimées dans le sang et que les voyous au pouvoir détournaient les richesses du pays pour les planquer dans des banques suisses.
Ben Ali parti, Moubarak devra suivre. Aujourd’hui ou dans deux mois. Peu importe ! Le peuple égyptien ne se laissera plus faire désormais et dans le reste du monde arabe, les masses, informées grâce à Al-Jazeera, savent qu’une mobilisation déterminée peut faire vaciller les tyrans. D’autant que Moubarak est encore pire que Ben Ali car il s’est montré complice d’Israël dans la domination féroce qu’exerce ce dernier sur le peuple palestinien. Il s’est couché devant les sionistes et ceux-ci tremblent aujourd’hui. Car si demain, le monde arabe se dote de régimes démocratiques, Israël ne pourra plus se draper dans son démocratisme de façade pour empêcher au peuple palestinien d’accéder à la souveraineté. Jour après jour de nouveaux pays reconnaissent l’état palestinien dans les frontières de 1967. Aujourd’hui, c’est le cas du Paraguay. Demain, la totalité des états que compte l’ONU fera la même chose. Ne resteront plus que les Etats-Unis de mister Obama, Israël et les îles Marshall à s’opposer à cette souveraineté.

Moubarak, Hussein, Mohammed VI, Kadhafi et consorts, courrez ! Les peuples arabes sont à vos trousses…

Walk like an Egyptian...

mardi 1 février 2011

Native self-hatred, by Saroop Ijaz


The writer is a Lahore-based lawyer and can be reached at saroop_ijaz@hotmail.com
This article was published in Pakistan's Daily Time, and is published here with the kind authorization of the author.





It does not take much for the native to attack his fellow natives, but it takes the development of consciousness to revolt against the coloniser. We had hoped that the ordeals of the past would have given impetuous to the growth of such democratic consciousness; apparently it has not

Recently, we saw one of the most extreme outbursts of emotions in recent Pakistani political history. With innuendos and explicit references to wives, daughters, rehabilitation, sexual proclivities and hair transplants, this has to be amongst the most intense ad hominem attacks that we have witnessed. The immediate reaction intuitively is to condemn such attacks while hanging our heads in shame and lamenting the state of affairs of our politicians. The hurling of abuse is considered by many to be a base attempt at displaying bravado. This reaction, though justifiable, is reductionist as it does not completely explain the precipitation of such an explosion. Especially if we bear in mind that the makers of these ad hominem attacks are ostensibly powerful, seasoned and astute politicians.

The Wretched of the Earth written by Frantz Fanon during the Algerian struggle for independence from colonial rule remains the most critical indictment of colonisation and imperialism. Frantz Fanon writes that the colonised man will first manifest the aggressiveness, which has been deposited in his bones, against his own people. This is the period when the ‘niggers’ beat each other up, and the police and magistrates do not know which way to turn when faced with the astonishing waves of crime in North Africa. While the settler or the policeman has the right to strike the native, to insult him and to make him crawl to them, you will see the native reaching for his knife at the slightest hostile or aggressive glance cast on him by another native; for the last resort of the native is to defend his personality vis-à-vis his brother. Paulo Freire, interpreting Fanon in Pedagogy of the Oppressed, observes that it is possible that in this behaviour the natives are manifesting their duality, because the oppressor exists within their oppressed comrades; when they attack those comrades they are indirectly attacking the oppressor as well.

An example closer to home is the rise of the British Empire. The success of the British in the late 18th and early 19th century was largely facilitated by the disunity and at times the sheer hatred of the native towards his fellow natives. In the early 20th century, the allegations by two major political parties — Congress and the Muslim League — against each other were similar to the present day Pakistan, i.e. loyalty to the establishment (British). The attack on the British was almost always reasoned and logical, but when it came to the critique of the other party; it was practically no holds barred, with personal attacks in abundance.