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samedi 16 avril 2011

La mort de Lumumba : pouvions-nous faire autrement ?


Le grand succès des ennemis de l'Afrique, c'est d'avoir corrompu les Africains eux-mêmes. Il est vrai que ces Africains étaient directement intéressés par le meurtre de Lumumba. Chefs de gouvernements fantoches, au sein d'une indépendance fantoche, confrontés jour après jour à une opposition massive de leurs peuples, ils n'ont pas été longs à se convaincre que l'indépendance réelle du Congo les mettrait personnellement en danger.
Et il y eut d'autres Africains, un peu moins fantoches, mais qui s'effraient dès qu'il est question de désengager l'Afrique de l'Occident. On dirait que ces Chefs d'État africains ont toujours peur de se trouver face à l'Afrique. Ceux-là aussi, moins activement, mais consciemment, ont contribué à la détérioration de la situation au Congo. Petit à petit, on se mettait d'accord en Occident qu'il fallait intervenir au Congo, qu'on ne pouvait laisser les choses évoluer à ce rythme.
Petit à petit, l'idée d'une intervention de l'ONU prenait corps. Alors on peut dire aujourd'hui que deux erreurs simultanées ont été commises par les Africains.
Et d'abord par Lumumba quand il sollicita l'intervention de l'ONU. Il ne fallait pas faire appel à l'ONU. L'ONU n'a jamais été capable de régler valablement un seul des problèmes posés à la conscience de l'homme par le colonialisme, et chaque fois qu'elle est intervenue, c'était pour venir concrètement au secours de la puissance colonialiste du pays oppresseur.Voyez le Cameroun. De quelle paix jouissent les sujets de M. Ahidjo tenus en respect par un corps expéditionnaire français qui, la plupart du temps, a fait ses premières armes en Algérie ? L'ONU a cependant contrôlé l'autodétermination du Cameroun et le gouvernement français y a installé un "exécutif provisoire".
Voyez le Viet-Nam. Voyez le Laos.
Il n'est pas vrai de dire que l'ONU échoue parce que les causes sont difficiles.
En réalité l'ONU est la carte juridique qu'utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force brute a échoué.Les partages, les commissions mixtes contrôlées, les mises sous tutelle sont des moyens internationaux de torturer, de briser la volonté d'expression des peuples, de cultiver l'anarchie, le banditisme et la misère.
Car enfin, avant l'arrivée de l'ONU, il n'y avait pas de massacres au Congo. Après les bruits hallucinants propagés à dessein à l'occasion du départ des Belges, on ne comptait qu'une dizaine de morts. Mais depuis l'arrivée de l'ONU, on a pris l'habitude chaque matin d'apprendre que les Congolais s'entremassacraient.
On nous dit aujourd'hui que des provocations répétées furent montées par des Belges déguisés en soldats de l'Organisation des Nations Unies. On nous révèle aujourd'hui que des fonctionnaires civils de l'ONU avaient en fait mis en place un nouveau gouvernement le troisième jour de l'investiture de Lumumba. Alors on comprend beaucoup mieux ce que l'on a appelé la violence, la rigidité, la susceptibilité de Lumumba.
Tout montre en fait que Lumumba fut anormalement calme.
Les chefs de mission de l'ONU prenaient contact avec les ennemis de Lumumba et avec eux arrêtaient des décisions qui engageaient l'État du Congo. Comment un chef de gouvernement doit-il réagir dans ce cas ? Le but recherché et atteint est le suivant : manifester l'absence d'autorité, prouver la carence de l'État.
Donc motiver la mise sous séquestre du Congo.
Le tort de Lumumba a été alors dans un premier temps de croire en l'impartialité amicale de l'ONU. Il oubliait singulièrement que l'ONU dans l'état actuel n'est qu'une assemblée de réserve, mise sur pied par les Grands, pour continuer entre deux conflits armés la "lutte pacifique" pour le partage du monde.
Si M. Ileo en août 1960 affirmait à qui voulait l'entendre qu'il fallait pendre Lumumba, si les membres du cabinet Lumumba ne savaient que faire des dollars qui, à partir de cette époque, envahirent Léopoldville, enfin si Mobutu tous les soirs se rendait à Brazzaville pour y faire et y entendre ce que l'on devine mieux aujourd'hui, pourquoi alors s'être tourné avec une telle sincérité, une telle absence de réserve vers l'ONU ?
Les Africains devront se souvenir de cette leçon. Si une aide extérieure nous est nécessaire, appelons nos amis. Eux seuls peuvent réellement et totalement nous aider à réaliser nos objectifs parce que précisément, l'amitié qui nous lie à eux est une amitié de combat.
Mais les pays africains de leur côté, ont commis une faute en acceptant d'envoyer leurs troupes sous le couvert de l'ONU. En fait, ils admettaient d'être neutralisés et sans s'en douter, permettaient aux autres de travailler.
Il fallait bien sûr envoyer des troupes à Lumumba, mais pas dans le cadre de l'ONU. Directement. De pays ami à pays ami. Les troupes africaines au Congo ont essuyé une défaite morale historique. L'arme au pied, elles ont assisté sans réagir (parce que troupes de l'ONU) à la désagrégation d'un État et d'une nation que l'Afrique entière avait pourtant salués et chantés. Une honte.
Notre tort à nous, Africains, est d'avoir oublié que l'ennemi ne recule jamais sincèrement. Il ne comprend jamais. Il capitule, mais ne se convertit pas.
Notre tort est d'avoir cru que l'ennemi avait perdu de sa combativité et de sa nocivité. Si Lumumba gêne, Lumumba disparaît.
L'hésitation dans le meurtre n'a jamais caractérisé l'impérialisme.
Voyez Ben M'Hidi, voyez Moumié, voyez Lumumba. 
Notre tort est d'avoir été légèrement confus dans nos démarches. Il est de fait qu'en Afrique, aujourd'hui, les traîtres existent. Il fallait les dénoncer et les combattre. Que cela soit dur après le rêve magnifique d'une Afrique ramassée sur elle-même et soumise aux même exigences d'indépendances véritables ne change rien à la réalité.
Des Africains ont cautionné la politique impérialiste au Congo, ont servi d'intermédiaires, ont cautionné les activités et les singuliers silences de l'ONU au Congo.
Aujourd'hui ils ont peur. Ils rivalisent de tartufferies autour de Lumumba déchiqueté. Ne nous y trompons point, ils expriment la peur de leurs mandants. Les impérialistes eux aussi ont peur. Et ils ont raison car beaucoup d'Africains, beaucoup d'Afro-Asiatiques ont compris. Les impérialistes vont marquer un temps d'arrêt. Ils vont attendre que "l'émotion légitime se calme". Nous devons profiter de ce court répit pour abandonner nos craintives démarches et décider de sauver le Congo et l'Afrique.
Les impérialistes ont décidé d'abattre Lumumba. Ils l'ont fait. Ils ont décidé de constituer des légions de volontaires. Elles sont déjà sur place.
L'aviation katangaise sous les ordres de pilotes sud-africains et belges a commencé depuis plusieurs jours les mitraillages au sol. De Brazzaville, des avions étrangers se rendent bondés de volontaires et d'officiers parachutistes au secours d'un certain Congo.
Si nous décidons de soutenir Gizenga, nous devons le faire résolument.
Car nul ne connait le nom du prochain Lumumba. Il y a en Afrique une certaine tendance représentée par certains hommes. C'est cette tendance dangereuse pour l'impérialisme qui est en cause. Gardons-nous de jamais l'oublier : c'est notre sort à tous qui se joue au Congo.
Dr Frantz Fanon
Afrique Action, n°19, 20 février 1960
repris dans "Pour la Révolution Africaine" (1964)

lundi 4 avril 2011

La citation de la semaine



"Le colonialisme et ses dérivés ne constituent pas à vrai dire les ennemis actuels de l'Afrique. À brève échéance ce continent sera libéré. Pour ma part plus je pénètre les cultures et les cercles politiques plus la certitude s'impose à moi que le grand danger qui menace l'Afrique est l'absence d'idéologie. (...)
Depuis près de trois ans j'essaie de faire sortir la fumeuse idée d'Unité Africaine des marasmes subjectivistes voire carrément fantasmatiques de la majorité de ses supporters. L'Unité Africaine est un principe à partir duquel on se propose de réaliser les Etats-Unis d'Afrique sans passer par la phase nationale chauvine bourgeoise avec son cortège de guerres et de deuils."
Cette Afrique à venir, Journal de bord de mission en Afrique occidentale, été 1960

lundi 21 février 2011

La citation de la semaine



"Peut-être partiras-tu, mais dis-moi, quand on te demandera : 'Que se passe-t-il en Algérie ?' Que répondras-tu ?
Quand tes frères te demanderont : qu'est-il arrivé en Algérie ? Que leur répondras-tu ?
Plus précisément quand on voudra comprendre pourquoi tu as quitté ce pays, comment feras-tu pour éteindre cette honte que déjà tu traînes ?
Cette honte de n'avoir pas compris, de n'avoir pas voulu comprendre ce qui autour de toi s'est passé tous les jours."


Lettre à un Français, Pour la Révolution africaine (1964)

lundi 14 février 2011

La citation de la semaine

"Système économique de référence, donc d'oppression, l'Occident se prévaut aussi de sa supériorité humaniste. 'Le modèle' occidental se trouve atteint dans son essence et sa finalité. Les Jaunes les Arabes et les Nègres, aujourd'hui, veulent dire leurs projets, veulent affirmer leurs valeurs, veulent définir leurs relations avec le monde. La négation du béni-oui-ouisme politique est liée au refus du béni-oui-ouisme économique et du béni-oui-ouisme culturel. Il n'est plus vrai que la promotion des valeurs passe par le tamis de l'Occident."

Vérités premières à propos du problème colonial (El Moudjahid, n°27 du 22 juillet 1958, repris dans Pour la Révolution africaine)



"L'occident n'est pas à l'Ouest. Ce n'est pas un lieu, c'est un projet."
Edouard Glissant, Le Discours Antillais (1981)

vendredi 21 janvier 2011

Fanon à Tunis (1/3)


« Nulle mort d’homme n’est indispensable au triomphe de la liberté. Il arrive qu’il faille accepter le risque de la mort pour que naisse la liberté, mais ce n’est pas de gaieté de cœur que l’on peut assister à tant de massacres et à tant d’ignominies. Bien que le peuple algérien fasse l’expérience quotidienne des B-26 français, il a été ébranlé par la tragédie de Sakiet Sidi Youssef. »
Frantz Fanon, « Le sang maghrébin ne coulera pas en vain », article publié le 15 février 1958 dans El Moudjahid n°18, repris dans Pour la Révolution africaine.
Cette année, qui marque le 50ème anniversaire de la disparition de l’auteur de ces lignes, s’ouvre sur un coup de tonnerre qu’il n’aurait pas manqué de saluer : après un mois de manifestations, violemment réprimées dans le sang, le peuple tunisien a réussi à faire ployer une dictature qui exerçait son joug implacable depuis 23 ans. Le monde entier découvre, avec une émotion mêlée d’effroi, le calvaire enduré en silence au paradis des vacanciers européens, par un peuple aujourd’hui déterminé à en finir avec la tyrannie. Les média classiques abandonnent à la hâte la posture de censeurs qu’ils avaient complaisamment adoptée depuis plus de 20 ans, au diapason de la presse muselée et propagandiste du régime de Ben Ali. Ils n’ont pas le choix, à vrai dire : le vrai journalisme, aujourd’hui, passe par Internet, et le journaliste traditionnel n’a plus d’autre choix que celui de courir après les milliers de journalistes citoyens qui occupent l’espace sur le web, sous peine d’être (davantage) discrédité.

Décidément, l’Histoire repasse les plats. Il y a 53 ans, déjà, une tragédie avait fait découvrir au monde entier la grandeur du peuple tunisien. Frantz Fanon fut témoin de ces événements là.
Fanon à Tunis, avec Omar Oussedik (au centre), responsable FLN

Après sa démission du poste de médecin-chef de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, Fanon réside quelques semaines en France, avant de rejoindre Tunis au printemps 1957. La capitale d’un pays indépendant depuis un an à peine abrite le siège du Front de Libération Nationale (FLN) algérien. La frontière algéro-tunisienne fait office de base arrière de l’Armée de Libération Nationale (ALN). La position de la Tunisie, voisine d’un peuple frère en lutte contre un pays colonisateur qui dispose encore de bases militaires importantes sur le territoire de l’ancien protectorat français, n’est guère confortable, et Bourguiba doit composer avec ces contraintes. Début 1958, une crise majeure éclate : suite à des accrochages incessants entre l’ALN et l’armée française, celle-ci décide, en représailles, de bombarder le village frontalier de Sakiet Sidi Youssef, le 8 février 1958. Le raid aérien, impliquant 25 avions, fera 75 morts et 150 blessés, civils pour la plupart, dont une douzaine d’enfants de l’école primaire du village, remplie d’élèves à l’heure du bombardement. La petite histoire faisant partie de la grande, c’est le général Salan, qui décora le jeune Frantz Fanon pendant la Seconde Guerre Mondiale, et que l’on retrouvera plus tard dans le « quarteron de généraux en déroute » fustigé par le Général De Gaulle, qui ordonne le bombardement. En réaction, Bourguiba expulse les consuls français du pays, porte plainte auprès de l’O.N.U., médiatise l’affaire au niveau international et organise la mobilisation pacifique de la population pour exiger l’évacuation totale de toutes les troupes françaises présentes sur le territoire national. 









mercredi 19 janvier 2011

Hommage à nos frères et soeurs qui nous lisent depuis le Maghreb en lutte



"Tous ces hommes qui ont faim, tous ces hommes qui ont froid, tous ces hommes qui ont peur...
Tous ces hommes qui nous font peur, qui écrasent l'émeraude jalouse de nos rêves, qui bousculent la fragile courbe de nos sourires, tous ces hommes en face de nous, qui ne nous posent point de questions, mais à qui nous en posons d'étranges.
Quels sont-ils ?
Je vous le demande, je me le demande. Quelles sont-elles, ces créatures affamées d'humanité qui s'arc-boutent aux frontières impalpables (mais je les sais d'expérience terriblement nettes) de la reconnaissance intégrale ?
Quelles sont-elles, en vérité, ces créatures, qui se dissimulent, qui sont dissimulées par la vérité sociale sous les attributs de bicot, bounioule, arabe, raton, sidi, mon z'ami ?"


Frantz Fanon, Le "syndrome nord-africain", article publié dans la revue Esprit en février 1952, repris dans "Pour la Révolution africaine"

lundi 17 janvier 2011

La citation de la semaine

Gardons-nous de jamais l'oublier : c'est notre sort à tous qui se joue au Congo. 
"Le grand succès des ennemis de l'Afrique, c'est d'avoir corrompu les Africains eux-mêmes. Il est vrai que ces Africains étaient directement intéressés par le meurtre de Lumumba. Chefs de gouvernements fantoches, au sein d'une indépendance fantoche, confrontés jour après jour à une opposition massive de leurs peuples, ils n'ont pas été longs à se convaincre que l'indépendance réelle du Congo les mettrait personnellement en danger. 
Et il y eut d'autres Africains, un peu moins fantoches, mais qui s'effraient dès qu'il est question de désengager l'Afrique de l'Occident. On dirait que ces Chefs d'État africains ont toujours peur de se trouver face à l'Afrique. Ceux-là aussi, moins activement, mais consciemment, ont contribué à la détérioration de la situation au Congo. Petit à petit, on se mettait d'accord en Occident qu'il fallait intervenir au Congo, qu'on ne pouvait laisser les choses évoluer à ce rythme. "
 "La mort de Lumumba : pouvions-nous faire autrement ?" - Afrique Action, n°19, 20 février 1960, repris dans "Pour la Révolution Africaine" (1964) 

jeudi 13 janvier 2011

Un adolescent pendant la guerre

"La France vaincue, l'Antillais, en un sens, assistait au meurtre du père. Cette défaite nationale aurait pu être vécue comme elle le fut dans la métropole, mais une bonne partie de la flotte française resta bloquée aux Antilles pendant les quatre années de l'occupation allemande. Je crois qu'il est nécessaire de saisir l'importance historique de ces quatre années.
Avant 1939, il y avait en Martinique environ deux mille Européens. Ces Européens avaient des fonctions définies, étaient intégrés à la vie sociale, intéressés à l'économie du pays. Or, du jour au lendemain, la seule ville de Fort-de-France fut submergée par près de dix-mille Européens à mentalité raciste certaine mais jusqu'alors latente. Je veux dire que les marins du Béarn ou de l'Émile-Bertin, auparavant, à Fort-de-France pendant huit jours, n'avaient pas le temps de manifester leurs préjugés raciaux. Les quatre années pendant lesquelles ils furent obligés de vivre fermés sur eux-mêmes, inactifs, en proie à l'angoisse quand ils songeaient à leurs parents laissés en France, leur permirent de jeter bas un masque, tout compte fait assez superficiel et de se comporter en "authentiques racistes".
Ajoutons que l'économie antillaise subit un rude coup car il fallut trouver, là encore sans transition, alors qu'aucune importation n'est possible, de quoi nourrir dix mille hommes. De plus, beaucoup de ces marins et militaires purent faire venir leur femme et leurs enfants qu'il fallut loger. La Martinique eut sa crise de logement après sa crise économique. Le Martiniquais tint pour responsables de tout cela ces blancs racistes. L'Antillais, devant ces hommes qui le méprisaient, se mit à douter de ses valeurs. L'Antillais faisait sa première expérience métaphysique."


Frantz Fanon, "Antillais et Africains", publié en février 1955 dans la Revue Esprit (repris dans Pour la Révolution africaine).

vendredi 24 décembre 2010

Aimé Césaire, figure tutélaire pour le jeune Fanon



"En 1939, aucun Antillais aux Antilles ne se déclarait nègre, ne se réclamait nègre. Quand il le faisait, c'était toujours dans ses relations avec un blanc. C'est le blanc, le "mauvais blanc" qui l'obligeait à revendiquer sa couleur, plus véritablement à la défendre. Mais on peut affirmer qu'aux Antilles, en 1939, aucune revendication spontanée de la négritude ne jaillissait.
C'est alors que successivement, vont se produire trois événements.
Et d'abord l'arrivée de Césaire.
Pour la première fois, on verra un professeur de lycée, donc apparemment un homme digne, simplement dire à la société antillaise "qu'il est beau et bon d'être nègre". Pour sûr, c'était un scandale. On a raconté à cette époque qu'il était un peu fou et ses camarades de promotion se faisaient fort de donner des détails sur sa prétendue maladie.
Quoi de plus grotesque, en effet, qu'un homme instruit, un diplômé, ayant donc compris pas mal de choses, entre autres que "c'était un malheur d'être nègre", clamant que sa peau est belle et que "le grand trou noir" est source de vérité ? Ni les mulâtres, ni les nègres ne comprirent ce délire. Les mulâtres parce qu'ils s'étaient échappés de la nuit, les nègres parce qu'ils aspiraient à en sortir. Deux siècles de vérité blanche donnaient tort à cet homme. Il fallait qu'il fût fou car il ne pouvait être question qu'il eût raison.
L'émoi apaisé, tout sembla reprendre son allure première... Et Césaire allait avoir tort quand le deuxième événement se produisit : je veux parler de la défaite française."

Antillais et Africains, article initialement publié dans la revue Esprit de février 1955 (disponible ici ). Repris dans "Pour la Révolution africaine", 1964. 

dimanche 19 décembre 2010

Décembre 1959 : Émeutes à Fort-de-France

Le 20 décembre 1959, un banal accrochage entre un automobiliste pied-noir et un motocycliste martiniquais déclenche 3 jours d'émeutes qui ébranlent durablement les Antilles. C'est la 1ère grande crise qui intervient après la départementalisation de 1946.
Trois jeunes martiniquais seront tués par la répression policière : Edmond Eloi, dit Rosile (20 ans), Christian Marajo (15 ans) et Julien Betzi (19 ans). Un des neveux de Frantz Fanon verra Marajo tomber sous ses yeux, à Fort-de-France.

Frantz Fanon, depuis l'exil, réagit aux événements dans un article d'El Moudjahid (n°58, 5 janvier 1960) :

"Le sang coule aux Antilles sous domination française
Ainsi donc les vieilles colonies elles aussi empruntent le chemin de la "rébellion". Ces fleurons de l'empire, ces pays castrés qui donnèrent tant de bons et loyaux services se mettent à bouger. (...)
Les services français d'information prétendent que l'origine de l'émeute serait un banal incident de circulation. Peut-être. Mais alors pourquoi cette subite ampleur ? D'où vient qu'une population réagisse avec tant de violence, tant de rage. D'où vient que les C.R.S. réagissent avec tant de précipitation, tant de désinvolture pour la vie de "concitoyens".
En réalité le problème est posé. Et c'est tant mieux. La fiction Antilles françaises, la formule "pour l'Antillais, il n'y a pas de problème" sont remis en question. Et c'est tant mieux.
Les vieux politiciens, assimilés, infestés du dedans, qui depuis longtemps ne représentaient que leurs intérêts médiocres et leur propre médiocrité doivent aujourd'hui être très inquiets. Ils découvrent soudain que les Martiniquais peuvent parfaitement être traités en rebelles par la France. Ils découvrent aussi l'existence d'un esprit rebelle, d'un esprit national."
(article reproduit dans "Pour la Révolution africaine")

Les événements ultérieurs donneront partiellement tort à Fanon. Le réveil bien réel d'un sentiment national antillais, manifesté à travers les affaires de l'OJAM en Martinique, du GONG en Guadeloupe, sera balayé par la riposte du pouvoir colonial : ordonnance Debré du 15 octobre 1960, qui impose d'office une mutation en France aux fonctionnaires antillais, guyanais et réunionnais soupçonnés de sympathies avec les mouvements indépendantistes ; mise en place du Bureau des Migrations d'Outre-Mers (BUMIDOM). Le frère de Frantz Fanon, Joby, sera visé par l'ordonnance de 1960, ainsi que les écrivains Edouard Glissant et Georges E. Mauvois. Plus de 50 ans après, les émeutes de décembre 1959 sont magnifiées par une certaine mouvance militante, mais ne représentent, au fond, qu'une explosion sociale ponctuelle, sans réelle portée politique profonde, proprement dite. D'aucuns diraient qu'il en a été de même pour la grande grève de février 2009, mais il est probablement trop tôt pour en tirer les conclusions...