samedi 12 février 2011

Marche du 12 février 2011, en Algérie



"On parle d’une hypothétique levée de l’état d’urgence, mais qu’en est-il de cet état ? Où sont les vraies urgences ? Nous le savons tous : l’Etat est démissionnaire, l’urgence, c’est le peuple."



Appel d'Amazigh Kateb pour la marche du 12 février 2011, en Algérie



Frantz Fanon and the Psychology of Oppression, by Hussein Abdilahi Bulhan

Few human encounters are exempt from oppression of one kind or another. Whether this oppression is based on race, national origin, class, gender, age, religious belief, political stance, or physical handicap, each of us, depending on circumstance, becomes either victim or perpetrator of this condition.
Illuminating and reinterpreting the work of the revolutionary black psychiatrist Frantz Fanon, Bulhan focuses on the psychology of racism from historical and contemporary perspectives. In accordance with the Fanonian outlook, the author's writing is neither dispassionate nor neutral; rather, he comes to close grips with the subject, bringing new life to Fanon's work and suggesting alternative priorities and orientations to establishment psychology. In addition, Bulhan offers new directions for social reconstruction and self-reconstitution.


Plenum Publishing corporation, New York
ISBN 0-306-41950-5
1985

jeudi 10 février 2011

Casablanca - Subtilités de la discrimination militaire, par Marcel Manville

"Un matin, nous découvrons un port immense : Casablanca, le Maroc.
Une nouvelle expérience commençait qui allait déchirer encore notre conscience. Une nouvelle écharde dans nos coeurs si pleins d'enthousiasme patriotique, mais d'un patriotisme d'emprunt !
Notre connaissance du Maroc remontait aux bancs de la communale : du point de vue de la géographie : un beau pays où le soleil est froid ; du point de vue de l'Histoire, un pays conquis par le Maréchal Lyautey qui déclarait que dans une colonie, il fallait montrer sa force pour ne pas avoir à s'en servir...
Casablanca.
Deux mondes irréconciliables.
L'Europe et ses privilèges de conquérants, de 'civilisés', les Français avec leur double supériorité de la peau et du drapeau, soutenue par le fusil.
L'Islam, le monde dévalorisé, un peuple qui vit dans le dénuement, la crasse, le désespoir, à côté d'une caste : les coloniaux qui, même quand ils sont modestes, apparaissent comme Crésus au regard de l'Arabe, le bicot affamé de pain et de dignité.
(...)
À peine étions-nous débarqués, que nous étions conduits dans le camp militaire qui nous était destiné, nous le jeunes Antillais qui nous croyions bien nés ! Nous étions jetés dans une tour de Babel avec des soldats de l'armée d'Afrique comme on disait à l'époque, venus du Tchad, du Sénégal, de Tunisie, d'Algérie, de France ! Parmi ces différents groupes, une autre classification était instaurée en fonction non de la race, mais du statut d'indigène et de celui d'européen.
Ainsi, ceux qui venaient du Sénégal, des quatre communes de plein exercice, Dakar, Thiès, Rufisque, bien que noirs comme les autres, servaient à titre d'Européens. C'était la minorité, la majorité servait à titre d'indigènes comme les soldats nord-africains qui étaient français mais musulmans ; Français de deuxième zone par rapport aux coloniaux et étrangers dans leur propre patrie, sans droit de vote mais avec une réputation bien établie : ils sont menteurs, voleurs, pour l'adjudant, souvent imbibé d'alcool et analphabète, le cerveau ramolli par le soleil africain... Ainsi ces hommes qui vont se battre pour libérer la France et combattre la discrimination raciale, sont eux-mêmes sous l'uniforme, victimes d'un racisme agressif, chosifiés, transformés en végétaux. On les appelle figuiers, melons, crouilles, crouillats, bicots...
(...)
Pour différencier les nègres venus des quatre communes du Sénégal ainsi que les Antillais, la bouée de sauvetage c'était le calot kaki que nous portions comme les Français de France, les Français aux yeux bleus venus de l'hexagone et les Français un peu basanés par le soleil et la cohabitation avec les Arabes, les Français des colonies. Les autres soldats noirs d'Afrique et nord-africains portaient la chéchia. Une autre distinction importante : nos guitounes, c'est-à-dire nos dortoirs, étaient différents et n'avaient pas le même confort.
(...)
Si par malheur ou par inattention, nous sortions tête nue et sans le calot de la dignification, au moment de rentrer au camps qui nous était réservé en tant qu'Européens, nous recevions le coup de pied et le tutoiement bestial de l'adjudant qui se mettait dans une colère jupitérienne pour dénoncer cet acte de lèse-majesté."


Marcel Manville, Les Antilles sans fard (L'Harmattan, 1992)

mercredi 9 février 2011

Fanon peut-il être notre héros ? par Edouard Glissant

Edouard Glissant (1928-2011)
Mémorial des esclaves à l'Anse Cafard, Le Diamant, Martinique


"Maintenant, la Martinique est-elle un kyste dans la zone de civilisation antillaise ? Toussaint Louverture est-il le héros d'autrui, et Schoelcher notre 'vrai' héros ? Que l'intelligentsia martiniquaise en soit encore à débattre de tels problèmes montre, de manière consternante, la profondeur du déracinement qu'elle subit. Saurait-elle reconnaître en Frantz Fanon un des personnages qui ont animé (au sens profond du terme) les peuples du monde contemporain ? Elle ne le saurait pas. Les héros d'autrui ne sont pas les nôtres, nos héros par force sont d'abord ceux d'autrui."


Edouard Glissant, Le Discours Antillais (1961)

Heroes: A tribute to exceptional human beings whose lives are inspiring

mardi 8 février 2011

Il y a 25 ans nous quittait Cheikh Anta Diop


29 décembre 1923 - 7 février 1986

Allocution de Cheikh Anta Diop à la jeunesse du Niger

En 1984, le professeur Cheikh Anta Diop s’adressait aux jeunes du Niger et répondait avec engouement à leurs questions. 
Sa réponse fut cinglante ! Pour lui, la jeunesse panafricaine doit absolument s’armer de connaissance et être en mesure d’étudier son passé de manière minutieuse et objective en se réservant la priorité de son jugement et surtout en se passant de toute tutelle intellectuelle étrangère.
Nous vous proposons donc sa réponse suivie de notre analyse.
"Je crois que le mal que l’occupant nous a fait n’est pas encore guéri, voilà le fond du problème. L’aliénation culturelle finit par être partie intégrante de notre substance, de notre âme et quand on croit s’en être débarrassé on ne l’a pas encore fait complètement.
Souvent le colonisé ressemble un peu, ou l’ex-colonisé lui-même, à cet esclave du XIXème siècle qui libéré, va jusqu ’au pas de la porte et puis revient à la maison, parce qu’il ne sait plus où aller. Il ne sait plus où aller... Depuis le temps qu’il a perdu la liberté, depuis le temps qu’il a apprit des réflexes de subordinations, depuis le temps qu’il a apprit à penser à travers son maître (...)
Toutes les questions que vous m’avez posé reviennent à une seule. Quant est ce que les blancs vous reconnaîtront-ils ? Parce que la vérité sonne blanche. Mais c’est dangereux ce que vous dites parce que si réellement l’égalité intellectuelle est tangible, l’Afrique (et la diaspora africaine) devrait sur des thèmes controversés (tels que l’origine africaine de la première civilisation humaine), être capable d’accéder à sa vérité par sa propre investigation intellectuelle et se maintenir à cette vérité, jusqu’à ce que l’humanité sache que l’Afrique ne sera plus frustrée, que les idéologues perdront leur temps, parce qu’ils auront rencontré des intelligences égales qui peuvent leur tenir tête sur le plan de la recherche de la vérité.
Mais vous êtes persuadé que pour qu’une vérité soit valable et objective, il faut qu’elle sonne blanche. Mais ça, c’est un repli de nôtre âme qu’il faut faire disparaître (...) Moi, si je n’étais pas intiment persuadé de la capacité de chaque race à mener sa destinée intellectuelle et culturelle, mais je serai déçu, que ferions nous dans le monde. S’il y avait réellement cette hiérarchisation intellectuelle, il faudrait nous attendre à notre disparition d’une manière ou d’une autre. Parce que le conflit, il est partout jusque dans nos relations internationales les plus feutrées. Nous menons et on mène contre nous le combat le plus violent, plus violent même que celui qui a conduit à la disparition de certaines espèces. Il faut justement que votre sagacité intellectuelle aille jusque là (...) Il n’y a qu’un seul salut, c’est la connaissance directe et aucune paresse ne pourra nous dispenser de cet effort (...)
A formation égale, la vérité triomphe. Formez-vous, armez-vous de sciences jusqu’aux dents (...) et arrachez votre patrimoine culturel. Ou alors traînez-moi dans la boue, si quand vous arrivez à cette connaissance directe vous découvrez que mes arguments sont inconsistants, c’est cela, mais il n’y a pas d’autre voie".

(…)
Pour mieux nous faire prendre conscience de certains phénomènes, le psychologue martiniquais Frantz Fanon dans « Peau noire et masque blanc », nous assène une vérité sur les effets de l’aliénation culturelle.

FRANTZ FANON
« Il y a une constellation de données, une série de propositions qui, lentement, sournoisement, à la faveur des écrits, des journaux, de l’éducation, des livres scolaires, des affiches, du cinéma, de la radio, pénètrent un individu en constituant la vision du monde de la collectivité à laquelle il appartient.
Aux Antilles, cette vision du monde est blanche parce qu’aucune expression noire existe (...) Un européen, par exemple, au courant des manifestations poétiques noires actuelles, serait étonné d’apprendre que jusqu’en 1940 aucun antillais n’était capable de se penser nègre. C’est seulement avec l’apparition d’Aimé Césaire qu’on a pu voir naître une revendication, une assomption de la négritude (...) Quand les nègres abordent le monde blanc, il y a une certaine action sensibilisante.
Si la structure psychique se révèle fragile, on assiste à un écroulement du Moi. Le noir cesse de se comporter en individu actionnel. Le but de son action sera autrui (sous la forme du blanc), car autrui seul peut le valoriser ».
Et il faut que le "Moi nègre" soit très solide pour résister à la pression :
« Nous conseillons l’expérience suivante à ceux qui ne seraient pas convaincus : assister à la projection d’un film de Tarzan aux Antilles et en Europe. Aux Antilles, le jeune noir s’identifie à de facto à Tarzan contre les nègres. Dans une salle d’Europe, la chose est beaucoup plus difficile, car l’assistance, qui est blanche, l’apparente automatiquement aux sauvages de l’écran. Cette expérience est décisive. Le nègre sent que l’on est pas noir impunément. Un documentaire sur l’Afrique, projeté dans une ville française et à Fort de France, provoque des réactions analogues. Mieux : nous affirmons que les Bochimans et les Zoulous déclenchent davantage l’hilarité des jeunes antillais. Il serait intéressant de montrer que dans ce cas cette exagération réactionnelle laisse deviner un soupçon de reconnaissance. En France, le noir qui voit ce documentaire est littéralement pétrifié. Là, il n’y a plus de fuite : il est à la fois Antillais, Bochimans, et Zoulou  ».
Tant que nous ne maîtriserons pas les données relatives à notre patrimoine historique, culturel et économique, nous demeurerons des marionnettes dociles et inconscientes.

Article en entier sur le site d’Africamaat

NB : extraits de Fanon issus de Peau noire, masques blancs